mardi 7 juillet 2015

Les mordus de pointus



C'est en prenant des clichés du port de Saint-Aygulf, que j'ai croisé le chemin du premier "mordu." Jean est le capitaine d’un pointu. Lorsque j'ai fait sa connaissance cet été, il m'a d'abord dévoilé l’histoire de ce petit bateau qu’il affectionne et l’origine de cet étrange surnom du "banc des menteur" que l'on trouve sur le port. Qui sont ces amoureux de pointus dont on parle si peu mais qui, pourtant, contribuent à la sauvegarde d'un patrimoine en voie de disparition ?




« Les pêcheurs s’assoient là au retour de la pêche et se racontent les péripéties de prises miraculeuses. L’un d’eux prétend qu’il a pesqué un poisson et qu’il était atal ! » D’un geste de la main, Jean me montra la dimension de l’animal. « Et un autre réplique que le sien était bien plus gros ! Le but, c’est la surenchère. Le récit du suivant doit toujours être plus épatant que celui du précédent. C’est pour cette raison que ce banc s’appelle le banc des menteurs. »


Avant de prendre congé ce jour-là, Jean me proposa de venir le mercredi matin pour assister au départ du pointu baptisé "Saint-Aygulf". J’acceptais sans hésiter, dans l’espoir d’en savoir davantage sur ce bateau tout en bois, précieux témoignage de la navigation qui se faisait autrefois…


A mon arrivée, Dany, Jackie, Bernard et Jean, tous membres de l’Association "Les voiles latines", sont installés dans le pointu, prêts à larguer les amarres. Ils me demandent si je veux embarquer dans la galère. Comment pourrais-je refuser pareille aventure ? Ni une, ni deux, je monte à bord ! L’équipage n’est pas encore au complet, il manque Elisabeth et Chloé qui arrivent quelques minutes plus tard. Nous quittons alors le port, sous l’impulsion du petit moteur. Ensuite, chacun à tour de rôle, nous prenons les rames. Ramer n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît car il faut manier des avirons en bois et garder le même rythme. Mais l’effort n’empêche pas les langues de se délier et la conversation avec ces "mordus de pointus" va bon train.


B.B.O* : quand le pointu, le "Saint-Aygulf", a-t-il été conçu ?

Jacky : il a été crée en 1992 par Raphaël AUTIERO, mon père. C’est l’un des deux derniers pointus qu’il a construit. L’autre a été baptisé "Ville de Fréjus". Aujourd’hui, il n’y a plus que le "Saint-Aygulf" qui soit en l’état de naviguer. Lors de la tempête, en juin 2010, ces deux pointus ont été fortement endommagés. La réparation du "Saint-Aygulf" a exigé 750 heures de travail. Quant au "Ville de Fréjus", il a percuté si violemment le quai, qu’il a coulé. Il va donc falloir plus de temps pour le restaurer entièrement, d’autant plus qu’il est en acajou.

Dany : Raphaël AUTIERO avait ses ateliers à Saint-Aygulf. Cet architecte naval s’était spécialisé dans la construction de pointus. Il est reconnu comme le meilleur dans son art ! Les initiés reconnaissent ses oeuvres à la forme particulière des tires d’eau, en accolade. C’était sa signature.

Jean : le "Saint-Aygulf" est identique à son état initial, avant sa réparation. C’est un bateau à voile et à avirons ; il peut accueillir jusqu’à six rameurs. Le moteur a été ajouté à l’extérieur de l’embarcation pour respecter sa configuration d’origine. La coque est en frêne, la quille en chêne et les bordées sont en pin. Mais ne cherchez pas un louis d’or sous le mât, il n’y en a pas ! C’est la réplique parfaite des pointus tels qu’ils en existaient aux siècles passés. Il n’a donc jamais servi pour la pêche mais a été réalisé dans le but de montrer et de préserver le savoir-faire qui est nécessaire pour la construction et l’entretien de ce type de bateaux.

Jacky : les pointus ont la particularité d’être très stables sur l’eau, c’est pourquoi on les utilisait pour la pêche et la promenade. Leur fond étant plat, on les tirait à l’aide d’une corde sur la grève, dans les calanques, et ce jusqu’au garage à bateau.

Dany : ces bateaux doivent leur nom à la forme pointu de la proue et de la poupe. Les pavillons qui flottent au vent sont le drapeau français – obligatoire le dimanche et les jours fériés – que l’on n’ôte jamais, le drapeau provençal, la croix de Malte et un étendard avec une fleur de lys dont on ignore la signification.


B.B.O : est-ce difficile d’entretenir le pointu ?

Jean : si on veut qu’il dure, il faut le bichonner ! Ce bateau vit en permanence car le bois ne cesse de travailler. Les lattes s’écartent, se gonflent puis se dégonflent. Nous l’entretenons donc deux fois par an. La grue du port le sort de l’eau. Pour refaire la peinture et l’étanchéité, la calfa – on change les cordelettes de chanvre entre les lattes – le bateau est transporté au siège de l’association. On gratte le bois jusqu’à le mettre à nu, puis on applique différentes couches de peinture, notamment contre les algues et les micro-organismes qui adhèrent à la coque. Puis, la grue remet le bateau à l’eau, il faut alors attendre une nuit, voire plus, pour défaire les sangles et le laisser flotter seul…


B.B.O : existe-t-il aujourd’hui d’autres pointus comme celui-ci ?

Jean : la fabrication des pointus est de plus en plus rare car le bois est onéreux et le coût de la confection est élevé. On en trouve encore dans le port de Saint-Tropez.

Jacky : les pointus ressemblent fortement aux felouques égyptiennes qui sont pourvus de voiles latines. Ce type de voiles est très caractéristique. Si le pointu ne navigue pas à voile actuellement, c’est parce que les voiles latines sont difficilement maniables, même pour les initiés. Les membres de l’association vont prochainement recevoir une formation pour apprendre à voiler après avoir appris à ramer.

Bernard : pour suivre la cadence quand on est à l’arrière du pointu, il faut regarder la rame devant soi. L’important est de faire en sorte que les avirons d’un même bord entre simultanément dans l’eau.


Les "mordus de pointus" sont aussi pêcheurs à leurs heures. Dany, nous en fait d’ailleurs la démonstration en capturant un severeau, qu’elle relâche aussitôt. Parfois, c’est avec le pointu que les membres de l’association partent pêcher. Certains d’entre eux pêchent les calmars, mais c’est un peu comme pour la cueillette des champignons, on ne révèle jamais son coin de prédilection ! On pêche tantôt à la dandinette – on arrête le bateau et on dandine la cane à pêche avec deux ou trois hameçons pour pêcher les poissons de roche (rascasse, girelle), bons pour la soupe – tantôt à la traîne – on laisse traîner la cane à pêche pour attraper les carnassiers (maquereau, barracuda) avec des rapalas. La présence des mouettes indiquent souvent les bancs de sardine ou d’anchois, or là où il y a des sardines et des anchois, rôdent les carnassiers qui se nourrissent de ce fretin… Le prédateur devient alors la proie !


B.B.O : quel est le but de l’Association « Les voiles latines » ?

Dany : l’association existe depuis près de vingt ans. Elle est née de la volonté de deux hommes passionnés par les pointus, le Docteur THOMAS et Raphaël AUTIERO. Ensemble, ils ont voulu assurer la conservation des pointus qui font partie du patrimoine maritime. Le Docteur THOMAS est le président fondateur de l’association, toujours en place aujourd’hui. L’association compte environ 50 adhérents, qui sont tous pressentis pour faire l’entretien des bateaux. Ses fonds viennent des dons et des subventions, ainsi que la contribution des adhérents. Son siège est situé dans les locaux de l’ancienne école municipale.

Jean : l’association participe à de nombreuses manifestions comme celle des Voiles latines de Saint-Tropez qui se déroule chaque année au mois d’avril. A cette occasion, de nombreux gréements font escale dans la baie de Saint-Tropez. On a alors la sensation de se retrouver au temps de la marine à voile, tant il y a de vieux navires. On y retrouve des grées à voile aurique comme le tartane, qui servait de bateau marchand pour le cabotage : le commandant achetait sa cargaison puis allait de ports en ports pour la revendre. Le pointu, "Saint-Aygulf", figure également au rang des embarcations exposées ce jour-là. Si vous avez la possibilité d’assister aux Voiles latines, ne la manquait pas ! C’est comme avoir une belle image d’Épinal sous vos yeux…

Jackie : le premier dimanche du mois de septembre, lors de la fête votive, le pointu sur lequel nous naviguons, transporte la statue du Saint Aygulf, depuis le port jusqu’à la calanque des Louvans où l’attend Monsieur le curé. On commémore ainsi l’arrivée du Saint sur les rives de Saint-Aygulf. Le pointu n’a jamais manqué une seule procession, même après les tempêtes qui l’ont fortement endommagé...


Après avoir longé le rivage, une heure durant, le pointu rentre au port. Une fois désarmé par l’équipage, le bateau plonge dans un repos mérité, bercé par le clapotis des vagues...


La coutume veut que les équipiers prennent un pot au bar du port, le Caponga. C’est là que je remercie mes compagnons de fortune, pour avoir levé le voile sur leur passion des pointus…


* B.B.O : Buy Buy Oldy

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