samedi 5 janvier 2019

Un article dans l'air du temps


Cet article porte essentiellement sur une préface extraite d'un Almanach. Peut-on y voir un écho à la crise que nous connaissons aujourd'hui? Aux réflexions que l'on peut entendre, sans pour autant leur donner raison, mais qui nous questionnent tout de même sur notre mode de vie?

"Je ne voudrais inscrire que des paroles d'espoir et des promesses de bonheur, afin cette année vous accueille aimablement et vous donne confiance dans les jours qu'il vous réserve. Au seuil d'une période qui s'annonce difficile et qui, même dans les conditions les lus favorables, ne saurait complètement rétablir l'équilibre économique, il peut sembler présomptueux et presque dérisoire de chercher à envisager joyeusement l'avenir.

Evidemment, la crise actuelle étend un voile sombre sur l'horizon ; elle atteint plus ou moins chacun de nous ; ceux même qui ont conservé leur situation voient leurs ressources diminuer ; il n'est personne, aujourd'hui chez qui l'optimisme soit naturel, tous nous devons faire effort pour garder énergie et sang froid ; à ceux qui ont beaucoup perdu, l'effort est plus dur, mais il n'en est que plus indispensable : quel désastre pour eux si le désespoir venait s'ajouter à leur détresse matérielle ! 

Il faut donc chasser la mélancolie déprimante et considérer, bien en face, la vue qui nous est imposée ; elle nous cause de l'effroi surtout parce que nous avons connu, auparavant, une existence très facile, parce que nous avons pris des habitudes de luxe qui, peu à peu, nous ont paru indispensables à la félicité ; rien n'est plus faux : ces besoins sont factices, ils ont été créés par les conditions de postérité dans lesquelles nous vivions autrefois. Les temps nouveaux nous privent de choses que nous croyions nécessaires parce que nous n'avions pas eu, jusqu'ici, à nous en passer ; reconnaissons maintenant qu'elles peuvent nous être enlevées sans que notre bonheur en soit amoindri.
Nos besoins vrais, ceux dont la satisfaction suffit à entretenir notre organisme et, même, à nous communiquer la joie de vivre sont, en réalité, fort limités.

Que de fois, à la campagne, dans un intérieur rustique d'où l'élégance et peut-être même le confort étaient absents, n'avons-nous pas dit, d'un accent sincère : "il ferait bon vivre ici!" A ce moment-là, nous avions la vision nette des superfétations compliquées et encombrantes par lesquelles notre vanité nous cache la beauté de la vie simple.

Tâchons de rendre permanent cet éclair de bons sens, et nous aurons déjà dissipé une des raisons de notre angoisse. 

Parmi ceux qui se plaignent le plus amèrement de la dureté des temps, on en trouverait un grand nombre dont les ressources, quoique réduites, dépassent amplement leurs besoins courants ; ce qu'ils déplorent, eux, c'est de ne pouvoir conserver un cadre, un train de vie, des raffinements qui, à leur avis, les classent dans la "société". "Avoir une nourriture frugale, soit, disent-ils : mais déchoir, non!"

Déchoir? Quel terme inexact! Est-ce que le degré d'élévation d'un humain dépend du tissu de ses tentures, du quartier qu'il habite, du nombre d'assiettes qu'il emploie à son déjeuner? Sa distinction tient-elle à la valeur des bibelots qui l'entourent? Est-ce descendre ou n'est-ce pas plutôt monter, que demeurer vaillant dans l'épreuve et accepter gaiment les privations? Est-ce descendre ou n'est-ce pas monter que faire planer son âme au-dessus des fluctuations de la fortune et du sort? Il y a une inégale grandeur dans l'existence modeste, vécue avec courage et sérénité ; cette grandeur est à notre portée désormais.

Nous retirerons un autre bénéfice de cette dure école ; tandis que l'aisance endormait notre initiative et notre énergie, la nécessité les stimule; elle nous apprend à devenir ingénieux, subtils, avisés; notre intelligence et notre volonté se développent par un fonctionnement plus intense, en même temps que notre personnalité s'affirme par sa façon d'aborder et de vaincre les obstacles.

Regretterons-nous l'excès de bien-être qui banalise, qui paralyse, quand nous prendrons conscience de notre force individuelle dans la lutte? Garderons-nous notre pusillanimité en face de l'adversité, quand nous nous sentirons si bien armés pour la combattre?

Nos facultés, tenues sans cesse en éveil, acquièrent une maitrise qui décuple leur puissance de labeur et la qualité de leur rendement. 

Notre intelligence ainsi entrainée au travail se complait, de plus en plus, dans ce travail; elle éprouve un désir constamment accru, non seulement d'agir, mais de connaitre; elle s'avance dans le domaine illimité du savoir, elle découvre les innombrables ressources qui font de l'homme le plus modeste le plus riche et le plus comblé.

Cette vie médiocre ne sera pas une vie triste; les distractions que nous ne pouvons plus demander aux plaisirs coûteux, aux théâtres, aux cinémas, aux soirées mondaines, aux dîners somptueux, nous les demanderons à la vivacité d'esprit, au brio des conversations, à l'entrain des jeux de société où, seules, comptent les qualités intellectuelles.

Privés des voyages onéreux, des villégiatures inabordables, ne pouvant plus courir le monde, nous nous mettrons à mieux aimer le chez soi; au lieu de le traiter comme un hôtel où l'on revient simplement pour manger, dormir, changer de vêtement, nous y demeurerons, nous prendrons le temps de comprendre et de savourer les joies de la famille, joies d'autant plus vives que la lutte en commun, rapproche dans une plus étroite solidarité ceux qui s'aiment. Délivrés de l'aveuglement, du snobisme, rendant aux vrais biens de l'âme la première place dans nos préoccupations, nous saurons mieux apprécier les humais à leur véritable valeur, nous saurons plus exactement quels sont nos vrais amis, nous distinguerons ceux qui méritent notre confiance et ceux, au contraire, qui ne sont pas dignes de notre sympathie.

Evidemment, toutes difficultés financières ne se trouveront pas résolues par ce nouvel état d'esprit; nous ne pouvons pas les dissimuler; elles se rappellent sans cesse à notre attention; mais la raison nous commande de nous adapter à la situation actuelle, en nous aidant pour cela de ce qu'elle peut, elle-même, nous offrir d'avantageux.

Sur cette vie belle et grave que la médiocrité, austère mais féconde, nous apporte, mettons, si c'est possible la jolie fleur de notre vaillance.

Allons vers l'année 1933 avec confiance, allons-y avec certitude de nous être armés d'assez de courage pour accomplir les tâches pénibles qu'elle nous réserve, d'assez de sagesse pour profiter de toutes les joies, petites et grandes, qu'elle ne manquera cependant pas de nous apporter."

Signé : Liselotte

Extrait de l'Almanach de 1933.

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